Quand j’ai contacté Willy Huvey pour faire une interview, vu le background du bonhomme, je me suis dit : "même pas dans tes rêves, jamais y voudra faire un deal avec un p’tit rédac’chef d’un magazine même pas en papier". Surprise, le mec est super accessible et d’une gentillesse incroyable. Entre deux cigarettes, il nous parle de ses débuts dans la photo, du hip hop, des galères et de son actu surchargée. Dans la vie d’un homme, il y a des rencontres qui laissent des traces… Respect.

Quel est ton parcours ? D’où viens-tu ? Petit mec de banlieue, tranquille… Sarcelles, pas trop d’études, parents simples… tout ce qu’il y a de plus simple, voilà.

Peux-tu nous raconter tes débuts de photographe ? Je me suis retrouvé dans un sale milieu pour aimer la photo, j’ai atterri dans une agence de presse et c’est comme cela que je suis sorti de Sarcelles. Comme j’avais fait une école photo avant (que j’avais pas terminé parce-que galère, c’était à Ivry, c’était long), j’ai atterri chez Sygma qui est une grosse entreprise qui gère assez mal les photos. Ils faisaient partir leurs photographes super loin et il faisaient même pas leurs features, ils jetaient même les photos… J’ai trouvé cela assez ignoble et c’était vraiment faire de la photo pour manger. Il y avait pas un photographe qui prenait le temps de faire vraiment de la belle photo, tout ce qu’ils voulaient c’est vendre dans plusieurs magazines.

Peu de respect pour le travail, la qualité ? Pas trop non ! Ils y en avaient certains qui faisaient très fort mais d’autres, putain c’était hallucinant ! Ils avaient un type de photographes que je trouvais pas très beau ! Enfin bref, c’est comme cela que j’ai rencontré la photo !

Et par la suite ? Après j’ai été assistant et j’ai travaillé avec pas mal de gens de cette agence, puis j’en ai eu ras le cul et j’ai fait électro.

Electro ? Ouais, dans le cinéma. J’ai eu la chance de faire tous les clips de Michel Bonderi (Bjork, Sidney O’connord, Massive Attack…). En tant qu’électro, c’est là que j’ai découvert une autre vision de la lumière et de la photo par la même occasion. Au fil du temps, accumulant les expériences, je me suis dit : j’en ai marre de porter les projos pour les autres et je vais me remettre à la photo ! Et je me suis remis à la photo comme ça et j’ai décidé de faire que de la musique.

Tu veux dire des photos dans le milieu musical uniquement ? Dans le milieu de la musique et du cinéma. Ce qui m’intéressait c’est de faire des portraits avec des gens et de rencontrer les gens en vrai. Les gens les plus oufs, les plus talentueux,… une vie d’expériences en fait !

Parlons technique : ton appareil photo fétiche ? Le Olga.

C’est celui avec lequel tu te sens le plus à l’aise ? En fait, c’est un jeu ! C’est un appareil à 30 euros pour les enfants.

Portes-tu une grande importance à la technique, l’éclairage… ? Enormément ! La technique c’est très important.

Primordiale ? Pas primordiale, mais savoir maîtriser un appareil et savoir maîtriser sa lumière, c’est travailler après dans des conditions tranquilles, les doigts dans le nez.

Outre le travail en studio ou tu crée les conditions optimums pour tes photos, il t’arrive de shooter dans la rue, à l’arrache ? A l’arrache dans la rue, ouais ça m’arrive mais au Lomo, pas avec du gros matos.

Pour capter un regard, un geste… comme aimait le faire Cartier Bresson ? Pas trop non ! C’est plus dans des ambiances drôles de fêtes, de bars, de gens qui rient, de dîner, de conneries comme cela, d’intimité de copains, d’un cercle… je vais prendre des photos tous les jours, tous les gens, tout le temps avec un Lomo. Je ne sors pas un 24x36 Nikon pour aller choper des ambiances dans la rue. Par contre, pour une commande de photos de rue, je ramène de la lumière. C’est assez excitant d’essayer de monter un truc super chiadé au niveau de la lumière et de jouer avec des fonds que tu trouves dans la rue.

Le Lomo, c’est pas courant comme appareil ? Le Lomo c’était l’appareil photo du KGB, les services secrets Russe. Il a toute une histoire ce petit appareil. C’est une société qui a racheté le truc et qui a relancé l’appareil… C’est génial car en plus il a une qualité d’optique incroyable. Tu vois, encore une fois de plus où la technique rentre en compte. Mais bon, pour moi être photographe c’est pas seulement compter sur le matériel que tu utilises mais c’est aussi savoir ce que tu en fais, ce que tu mets dedans. Tu peux y mettre tes idées quand tu fais quelque chose à base de concept ou bien simplement choper dans la rue comme ce que tu me disais tout à l’heure.

Tu sais si la photo sera bonne ou pas au moment ou tu déclanches ? Oui ! Déjà, il y a le fait de partir sur polaroïd et après il y a l’expression que je chope… en fait tu le sens… y a des moments ou j’ai et d’autres ou j’ai pas… je suis surpris ou déçu !

Il y a quand même une part de hasard ? Pas forcément en studio mais sur le travail de tous les jours, oui. Enfin de compte, les gens qui font la différence dans l’image, c’est ceux qui mettent l’idée. L’idée est vraiment très importante et elle peut partir de trois fois rien. Regarde ce que j’ai fait sur la pochette du dernier maxi de Booba avec le travail sur les mains : il y a une lumière, une ambiance.

Tu retouches tes photos ? Non jamais. Le traitement des couleurs se fait uniquement au niveau du développement.

Tu parlais de Booba. Comment as-tu réussi à te faire autant de connections avec le milieu du hip hop ? Actuellement, il y a des trucs supers positifs comme Kourtrajmé. C’est un collectif et ils ont crée tout un monde et hop, ça se grippe et il y a pleins de connections. Pour nous, c’était un peu plus galère. Tu sais, je fais partie d’une génération qui à 35 ans aujourd’hui et qui à l’époque n’avait pas d’ordinateurs et pas grand chose pour faire quoi que ce soit à Sarcelle. Donc on c’est tous sauvés très jeunes pour essayer d’arriver à faire quelque chose chacun de son coté. Les relations que j’ai eu se sont faites plus tard par le biais de copains, de sorties, de concerts et d’un nombre incalculable de fêtes.

Tu gardes contacte avec les personnalités que tu shootes ? C’est assez rare. On a fait un boulot ensemble et ça reste un boulot.

Parles-nous de ton travail sur « Panthéon », le dernier album de Booba ? Comment en êtes-vous arrivé à bosser ensemble ? Ce qui m’a fait rencontrer Booba, c’est la chance et le hasard. C’est une suite de rencontres qui va me mener à ma voisine de l’époque qui s’appelle Leila et qui bosse comme directeur artistique pour la version française du magazine The Source. De fil en aiguille j’ai fait des photos pour eux pendant un an puis embrouille, comme ça peu arriver souvent. Tu vois, là où je suis déçu c’est que le rap, tout le monde veut le faire à la va-vite parce-que ils n’ont pas de tune, bref il y a un esprit dans ce sens là. Heureusement, aujourd’hui il y a le numérique qui fait que l’on arrive à faire plein de choses quand même, mais je trouve ça dommage de faire des trucs à la va-vite et de ne pas mettre la qualité qu’il faut. En plus, ils font bosser des gens qui sont pas fait pour faire ce genre de photos, qui ont une autre vision des choses, … voilà !

En fait, chacun vient avec sa conception des choses puis à un moment, c’est le clash ? Ouais, y a clash et puis bon, y a surtout clash au niveau du tarif. Dans ce milieu, les gens te prennent quand même pour un con ! Voilà pour la parenthèse ! Pour en revenir à Booba, ce mec est vraiment très cool. Y a pas plus règlo, il sait ce qu’il veut, il trace et… le mec il est grand dans sa tête ! Franchement, grand RESPECT à ce mec là par ce qu’il l’a pas fait à l’ancienne comme les autres au contraire, avec lui c’est super clean de chez super clean, il sait où il va et voilà, très bien !

Un mec vrai ? Vraiment vrai, ce qui est rare ! Il se la pête pas, il est comme il est, c’est Respect autour de lui, Respect dans les deux sens… un grand Manitou !

Laissons donc le coté commercial et parlons de ton travail personnel. Comment le décrirais-tu ? En fait, je fais peux la différence ! J’utilise des photos de commande dans mon travail perso et en ce moment par exemple, sur Le Sheitan (nouveau long-métrage de Kourtrajmé réalisé par Kim Chapiron) j’utilise le Lomo et ça me fait rire, du coup ça fait rire tout le monde et du coup, y a peut-être une expo derrière. Le commercial influence le taf un peu plus perso et inversement. Voilà, en fait tout ce que je fais vient de moi et c’est donc un travail perso.

C’est quoi tes principales influences artistiques ? Putain, tu m’en colle une !

Tu as fais un portrait de Larry Clark. Comment c’est faite la rencontre avec ce monument de l’art contemporain ? Photographe, cinéaste,… ce mec est-il un model pour toi ? C’était une rencontre de presse et tu vois, c’est là où tu fais les deux à la fois : la séance pour le mag qui commande les photos et pour moi, le shoot fin de séance avec le petit appareil à 30 euros. Je fais toujours une fin avec le Lomo et ça peut être une connerie : je me prends avec Cappelton ou je file l’appareil et je dis au mec de se prendre en photo tout seul ou de prendre son voisin. Pour moi ça reste un bon souvenir et parfois ça passe même pour les magazines. C’est comme cela que j’ai fait la photo de Clark. J’adore cette photo. Ce jour là, Clark était avec sa femme… une heure d’attente pour 20 mns de photos. Enfin bref, est-ce que c’est un modèle pour moi ? Peut-être pas ! Ce qu’il exploite comme sujet me fait parfois un peu peur mais… au niveau travail photo, c’est de la boulette ! Y paraît qu’il devait faire un truc sur le Hip Hop.

Tu parle de Hip Hop, tu connais le travail de Martha Cooper ? Elle tue ! C’est génial ! C’est une vieille Dame et elle est encore là ! Tu vois des photos, elle a 18 ans et aujourd’hui encore… à mon avis, c’est des gens qui font de la photo parce qu’ils aiment vraiment ça et qui sont portés par la passion, la passion des êtres humains. C’est les autres qui les intéressent et ça te prend vraiment tu vois ! La photo est bien cadrée, bien machin… comme chez certain photographe, le mec est bien présent, c’est un truc de guerre et c’est chiadé grave. J’ai vu d’autres photographes, entre autre quand j’étais chez Sygma à l’époque du Rouanda, qui revenaient avec des images de ouf parce-qu’ils n’étaient pas du tout dans le peloton de presse et qui passaient par derrière. Ils se retrouvaient tout seul à la limite du très dangereux, devant une armée…

Parles-nous de tes vidéos ? Comment c’est faite la transition photo/vidéo ? Il n’y a pas vraiment de transition. Pour les vidéos, c’est des réalisations pour une expo perso où tu pouvais trouver de la photo projetée sur des grandes bâches, des installations avec du son, des performances et de la vidéo. C’est une manière de faire voir tout ce que je suis capable de faire.

Un éventail de ta palette ? Tout à fait !

Et le cinéma ? Je me vois pas encore formaté pour le cinéma. Je n’ai pas encore des images, une vision des choses en mouvement. J’arrive pas encore à cibler la technique et je pense pas faire du cinéma pour l’instant.

Comment vois-tu évoluer ton travail ? Aucune idée ! Ca se passe devant et soit je prends bien la perche, soit je la prends mal ! En tout cas j’essaye que ça se passe bien devant.

Quels sont tes projets à venir ? Kourtrajmé avec la sortie du DVD (j’ai fait la pochette) et le tournage du film de Chapiron « Le Sheitan ». La cover de « Mon son », le nouveau maxi de Booba et l’affiche du film de Denis Thybaud « Dans tes rêves » avec Béatrice Dalle (direction musicale de Kool Shen). Voilà, une actu chargée pour 2005.

Tant mieux ? Ouais, ça peut rester comme ça, c’est de la boulette ! Tu sais le plus beau compliment qu’on m’a fait ?

Je t’écoute ? Je l’ai eu il y a un mois par une vieille copine Japonaise qui est maquilleuse. Elle m’a dit : « Tiens Willy, j’ai fait voir mon book à Mondino pour des photos et il m’a prit. Il a ajouté qu’il a vraiment kiffé tes photos ». Alors là, ça m’a fait pffff ! Mortel !

Tout arrive à qui… Sais attendre ! Ouais mais parfois tu peux pas attendre, la vie te rattrape et… j’ai toujours pas d’appareil, Bruno ! J’ai un 24x36 mais j’ai toujours pas de chambre pour développer. J’ai rien de tout ça quoi !

Pas de studio ? J’ai rien ! J’ai 36 ans et j’ai rien ! J’ai juste m’a connaissance technique et ce que j’ai pu faire voir, sinon j’ai rien ! Moi je vois des mecs, tous les jours il font des produits Colgate ou autres et ils ont des pètes de studios à plus savoir qu’en faire et… et voilà quoi !

Ce n’est pas non plus le résultat d’une envie de rester indépendant ? Oui mais parfois je kifferais grave d’avoir un boulot « normal », une vie normale et des fins de mois « normales ». (rire)

Dernier mot ? Merci Bruno.

Merci à toi Willy !

Website : www.willy-huvey.fr

Propos receuillis par b. / Photographies by Willy Huvey
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