
Deux
ans d'expositions internationales, deux livres, près de 200 artistes
participants... Pendant deux ans, C215 (Christian Guémy) s'est
donné corps et âme au projet du même nom. Aujourd'hui,
épuisé par ce projet, il change de cap pour assouvir sa
boulimie créative et parer les rues de nos villes de ses oeuvres
colorées. Rencontre.
Comment est né le collectif
C215 ?
Au fond, il n’y a jamais eu de collectif. C’était mon
nom, puis un livre collectif, qui a généré des expos,
avec les participants du livre, mais aussi et surtout avec d’autres,
car je ne tenais pas à ce que cela passe pour un collectif défini...
Mais je crois que le terme a rapidement convenu à tout le monde
(journalistes, galeristes, public) pour sa facilité… Association
en a été le statut et la réalité était
elle aussi associative, avec un très fort turn-over d’un
évènement à l’autre, même si il y a toujours
eu un noyau dur du début à la fin du projet. Je pense à
Tchikioto, Mokoso, Isbach, HTKC, Cola et Star du 2HS, Esper, L’Endroit,
Bunka, Niark1, Damuz, Speedy Graphito et d’autres potes. Mais aucun
d’eux ne s’est jamais vraiment senti appartenir à un
collectif C215. Et ils avaient bien raison.
Pourquoi avoir
fait le choix très conceptuel d'articuler tes projets autour d'une
seule couleur ?
C’était une astuce. Je n’ai monté de projets
mono-chromiques que dans le cadre d’expositions, car il était
difficile de réunir le travail de 30 à 40 artistes dans
une même salle sans que cela ne ressemble à un capharnaüm…
Pour les livres, même si le second était effectivement rouge,
le travail effectif se réalisait en quadri et les indications de
couleur ont été plutôt souples, car les styles n’y
étaient pas mélangés, chacun disposant sans partage
de sa double-page. A titre personnel, je ne me donne aucune contrainte
de couleur pour ma peinture et je ne supporte plus vraiment le bleu !
Quel regard
portes-tu sur cette aventure collective ?
Je voudrais que ce soit du passé et de bons souvenirs seulement,
car je ne tiens plus trop à développer des projets collectifs.
C’est épuisant et désormais au dessus de mes forces.
J’y ai énormément appris, culturellement, techniquement,
humainement, j’y ai connu une certaine forme de succès, mais
aussi les contreparties de ce succès, la maladresse et l’inexpérience
ont fait que j’y ai laissé beaucoup de plumes... Des joies
et des déceptions, le tout très intensément. Près
de 200 collaborateurs en moins de deux ans… Il m’en reste
tout de même une belle brochette d’amis.
Aujourd'hui
une page se tourne et une autre s'écrit, mais seul cette fois.
Qu'est ce qui t’a poussé vers cette nouvelle voie ?
Etonnamment, mis à part la passion, la détresse financière
fut le déclencheur car j’ai donné 2 ans de mon temps
aux projets collectifs d’une manière bénévole,
sans contrepartie, et en fournissant de surcroît la trésorerie
de tout ça, or ma situation actuelle ne me le permet plus. Je dois
sauver ma peau... Et me faire enfin plaisir ! C’est fait et sans
regrets.
Pourquoi
as-tu choisi le pochoir comme support de création ?
Cette technique est à la croisée de toutes mes aspirations
: la figuration, la reproduction, le spray, le tracé net, la décomposition
du tracé en formes tribales abstraites, le caractère magique…
La possibilité de le décliner sur un nombre de supports
infinis, notamment la rue… Tout cela à la fois.
D'ou
te viens ce besoin boulimique de création ?
Ah ah ah ah… Je crois surtout être boulimique de tout. Je
ne connais aucune forme de modération lorsque je commence à
consommer. Soit je fais, soit je ne fais pas ! Je suis un type assez binaire
au fond. Quant à la quantité, mis à part l’angoisse
existentielle qu’il me faut éteindre chaque jour par le sentiment
du devoir accompli, je crois aussi que cela me vient de mon éducation
: chez les anciens pauvres, on a toujours peur de manquer…
Tu
as un parcours atypique, peux-tu nous le résumer ?
Aïe, là ça va être vraiment long… Disons
que je présente des traits particuliers : une éducation
un peu spéciale, pas mal de conneries faites à l’adolescence,
dont la toxicomanie pendant plusieurs années, le graffiti, un grand
voyage psychédélique à suivre les Spiral Ttribe,
au début des années 90, l’escalade dans la délinquance
pendant les deux dernières années de lycée, puis
la case prison… Le no-limit peut aussi mener par là.
A l'aube de
tes 20 ans, c'est donc la cassure. Avec le recul et la maturité,
que représente cette partie de ta vie ?
Aujourd’hui, je vois cela comme une phase de gestation, même
si près de 6 ans d’enfermement c’est tout de même
assez long pour une mise au monde… Au total on ne s’en souvient
pas plus que de ce que l’on a vécu dans le ventre de sa mère,
d’autant que j’y ai passé mon temps à lire...
J’ai eu l’impression de pouvoir y renaître complètement,
autrement, même si c’était sûrement une illusion.
J’y ai étudié, beaucoup, 9 diplômes universitaires
passés là-bas, jusqu’au master en histoire de l’art…
Toujours la boulimie… Beaucoup de sport, et surtout la prise de
conscience de ce que je voulais faire de ma vie : vivre au beau milieu
des arts … On ne prend jamais tant conscience de la beauté
du monde que lorsque l’on en est privé. Depuis je garde les
yeux bien ouverts.
Quelles
influences ces événements ont eu sur ta vision du monde
?
Je n’ai pas changé, mais mon rapport au temps et au sens
d’une vie a radicalement été modifié. J’y
ai trouvé mon rythme, ma ligne, et depuis je m’aperçois
que beaucoup de gens ne savent pas ce qui pourrait les rendre heureux,
ni ce qu’ils auraient voulu faire de leur vie. Beaucoup de jeunes
gens estiment que le temps leur est dispensé de manière
infinie ... Or la vie est courte, ce qui nous laisse au final peu de temps
pour la remplir. Si on reparlait peinture un peu, hein, dis ?
Quel message
veux-tu véhiculer aujourd’hui ?
Je ne sais pas si j’ai vraiment un message général.
Je crois que c’est surtout l’envie de faire, de se réaliser,
de vivre, que je voudrais partager avec d’autres. Et l’idée
surtout que l’on peut intervenir, librement, en humains, dans nos
villes et nos vies pour les humaniser juste un peu...
Que penses-tu
apporter aux gens qui croisent tes collages de rue ?
Sincèrement je ne sais pas. Une surprise, un plaisir des yeux,
un sourire peut-être. Une photo pour en parler avec ses amis ensuite.
Un sentiment positif, je l’espère. Ou l’envie de faire
pareil, sortir de son chemin pour faire à sont out, ce truc improbable,
peindre des affiches pour aller dans la rue. Ca ce serait génial,
susciter des vocations !
Que
signifie pour toi le "street art" et quel regard portes-tu sur
la scène actuelle ?
Sincèrement, je ne sais pas ou plus ce que cela signifie. Et je
ne suis pas sûr qu’il existe une seule scène, mais
plutôt plusieurs, sinon beaucoup … En théorie, il semblerait
que "street-art" ou post graffiti décrive ce qui s’est
passé après le graffiti, une sorte d’intervention
graphique de rue vidée de substance hip-hop. En fait j’ai
surtout l’impression que pas mal de choses se sont mixées
aujourd’hui, et que beaucoup déclinent une imagerie "street"
sans jamais avoir posé quoi que ce soit dans la rue… Inversement
certains artistes de rue excellents n’usent pas d’une imagerie
"street" parfois galvaudée.
Quel à
été ton plus grand choc visuel ?
C’est sûrement au Louvre que cela s’est produit, et
non dans la rue... En dépit des circonstances originales dans lesquelles
je les ai poursuivies, j’ai fait des études extrêmement
classiques tu sais… Ah si ! Peut-être le Cavalier Bleu de
Franz Marc, en 93, au Musée d’art moderne, en visite de classe
de terminale... Je me tenais un peu à l’écart des
autres, car j’avais gobé un buvard !
Tes principales
influences artistiques ?
Les plus diverses. Un grand big up à Delacroix, Géricault,
Degas, Bonnard, Rubens, Courbet, Franz Marc, Yves Klein et tant d’autres...
Parmi les modernes, je suis fan de Kinsey, d’Obey, Kozyndan et James
Jean, qui m’a fourni une illustration pour le livre bleu, mes potes
brésiliens Zezao, Highraff et parmi mes connaissances Dan23, Carricondo,
Isbach et Artiste-Ouvrier. Je m’arrête là car la liste
de mes influences pourrait être très longue. Celle des artistes
que j’apprécie serait beaucoup plus longue encore, car j’aime
comprendre ce qui rend chaque œuvre unique, donc la diversité.
Parles-nous
de l'écriture et de ton amour pour les mots ?
Je suis bavard, t’as vu ? Après, je crois que l’écriture
poétique m’a permis d’exprimer un tas de choses à
un moment clé de ma vie, la naissance de ma fille, il y a 4 ans,
je devais faire alors le point sur des tas de choses… Aujourd’hui
je suis en mode silencieux et ne tiens plus à m’exprimer
que par des images... Il y a un temps pour tout. Ce qui est beau dans
la poésie, c’est que ça n’est pas un métier.
Quelles sont
tes références littéraires et poétiques ?
J’ai lu énormément par le passé. De tout. Aujourd’hui
je ne lis plus que de la poésie et le Canard enchaîné,
que je recommande à tous ! Apollinaire, Baudelaire, Prévert,
Péguy, Desnos, Saint-Exupéry sont ceux que je lis le plus
aujourd’hui.
T'intéresses-tu
également à la calligraphie ?
Oui mais je ne la pratique pas, même si je pompe parfois des calligraphies
islamiques pour mes pochoirs… En France il faut aller voir du côté
de Spher, à Lille, et de Sadhu, à Paris, pour voir de très
belles choses.
Comment projettes-tu
ton art dans une dizaine d'années ?
J’espère surtout avoir un grand atelier pour y stocker des
tas de découpes, cumuler, agrandir et préparer de grandes
fresques et travailler de plus en plus grand en extérieur…
Sinon affiner aussi mon sens de la miniature pour développer l’illustration…
Ton rêve
le plus utopiste ?
J’aimerais faire un retour vers mes sources classiques, tout en
gardant mon approche moderne... Customiser une église est un vieux
rêve, avec un programme et tout, comme au Moyen Age. Au moins pouvoir
réaliser un cycle de peintures religieuses pour les y voir accrochées.
Je pense que cela viendra.
Quand ta fille
aura grandit, quelle image aimerais-tu qu'elle ait de son père
?
J’espère qu’elle saura que j’ai fait ce que j’ai
pu pour la rendre heureuse, indépendante et libre comme elle le
sera.
Tu as 35 ans
et si tu te retournes, tu vois quoi ?
Beaucoup de détours et de temps perdu, mais beaucoup de magnifiques
rencontres sur le bord du chemin... Le sentiment que tout est à
sa place, même si rien n’est jamais parfait, et que le reste
est encore à faire…
Quels sont
tes projets pour les mois à venir ?
Beaucoup de pochoirs !!! Des expos, encore des expos personnelles, quelques
parutions presse et livresques, des illustrations, des décorations,
des festivals et la participation au cycle Stencil History X, un livre
mortel et une série d’expositions collectives dirigées
par Samantha Longhi qui rassembleront le meilleur du pochoir international,
à partir de novembre et jusqu’à cet été…
www.myspace.com/stencilhistoryx.
En collectif encore, éditer enfin le livre qui récapitulera
nos aventures monochromiques bleues et rouges, avec des tas de customs
de toyz, de masques, de bombes, de skates, de photos d’expo et de
peintures de rue. Près de 150 contributeurs au total. Beaucoup
de travail. Il sera temps d’ouvrir le livre à sa sortie,
notre quatrième, pour mesurer le travail accompli durant ces deux
années.
Autre chose
pour conclure ?
Je dirais à peu près tout comme toi : "Ne vous laissez
pas uniformiser !"
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Website :
myspace.com/c215
Propos recueillis
by b. / Artwork by C215.
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